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Javna ptica / Oiseau public, Milan Dedinac

Paragraphe de texte « Eternite, temoignages et L’Oiseau public » du livre « L’Impossible. L’art du surrealisme », Belgrade, 2002.

 
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L’histoire ou le hasard, auquel croyaient les surréalistes, a voulu que la revue Vecnost (L’étérnité) bénéficiât d’une légère longueur d’avance par rapport à Javna ptica (Oiseau public), bien que Milan Dedinac ait travaillé à la rédaction de ce poème surréaliste depuis 1922. Lorsque, après plusieurs reports, Javna ptica est finalement paru en décembre 1926, les deux cents exemplaires de son tirage, comparés aux milles de Putevi (Chemins) et Svedocanstva (Témoignages), le rangeaient déjà parmi les spécimens rares . Compte tenu que les échanges de publications entre les groupes surréalistes franœais et serbe étaient déjà très réguliers, Dedinac a immédiatement envoyé, en janvier 1927, plusieurs exemplaires de son poème ” pour Eluard, Breton et Aragon ”, mais aussi pour Marko Ristic qui se trouvait alors à Paris. Ceci explique, en partie, la raison pour laquelle sa présentation du poème de Dedinac, ” Objava poezije (Déclaration de la poésie) ”, publiée immédiatement à son retour de Paris, a revêtu la forme d’un programme surréaliste. Ristic y adopte le ton du manifeste pour déclarer, entre autre, que Javna ptica est ” hors de la littérature ” et qu’” il ne peut être soumis à la critique littéraire ”. Il souligne aussi que Javna ptica apporte avec lui les ” ténébreuses cohortes de rêves ”, et qu’il faut y voir le ” développement dialectique de la pensée irrationelle ” grâce auquel il est possible de menacer la société bourgeoise hypocrite et pragmatique. Il importe ici de remarquer que Ristic, parallèlement à sa verve glorifiant le poème de Dedinac, n’a pas omis d’attirer l’attention sur le rapport spécial, typiquement surréaliste, établi entre le texte et l’image. Car, à la différence des recueils et anthologies traditionnels, Javna ptica n’était pas illustré de vignettes et de dessins dus à des artistes plus ou moins connus, mais, comme le souligne Ristic, offrait, pour la première fois, des photomontages hallucinants, en l’occurrence trois compositions visuelles de Dedinac, créées sur le même principe que ses images poétiques.

Breton a comparé les images surréalistes avec les images de l’opium de Baudelaire. Ce n’est plus l’homme qui les évoque, mais elles qui ” s’offrent à lui spontanément, despotiquement. Il ne peut les congédier : car la volonté n’a plus de force et ne gouverne plus les facultés ”. Ce sont des images qui, tout comme les rêves, sont issues des couches les plus profondes de l’inconscient où sont refoulés les instincts et désirs cachés, inacceptables dans le cadre de la société bourgeoise. Les surréalistes ont en cela pleinement accepté et inclus dans leur exploration du subconscient l’interprétation du mécanisme donnant naissance aux images du rêve établi par la psychanalyse de Freud, déjà au début du XXème siècle. ” Lorsque l’on étudie les pensées latentes d’un rêve, reconnues par le biais de l’analyse, on en remarque une qui se détache nettement des autres qui, pour leur part, sont bien connues et parfaitement compréhensibles pour le dormeur. Celles-ci sont en effet des restes de la vie éveillée : en revanche, on reconnaît dans cette pensée spéciale un désir qui est souvent très indécent, qui s’avère étranger à la vie éveillée du rêveur et que celui-ci, par conséquent, dans son étonnement et son irritation, ne peut que renier. C’est cette impulsion qui, en fait, donne corps au rêve, c’est d’elle que découle l’énergie nécessaire à la production du rêve, ce faisant elle puise son matériel dans les vestiges de la journée : le rêve ainsi né constitue pour cette impulsion une situation de satisfaction, c’est un accomplissement du désir, ” considère Freud.

Le secret de la création surréaliste pourrait être d’une telle simplicité qu’elle paraît être accessible à tous, comme l’est l’apparition spontanée du rêve chez le dormeur, par exemple. En l’occurrence, ” de même que la longueur de l’étincelle gagne à ce qu’elle se produise à travers des gaz raréfiés, l’atmosphère surréaliste créée par l’écriture mécanique… se prête particulièrement à la production des plus belles images. On peut même dire que les images apparaissent, dans cette course vertigineuse, comme les seuls guidons de l’esprit ”. C’est selon ce principe qu’ont été réalisées les images, tant poétiques que visuelles, de Milan Dedinac dans Javna ptica. Elles sont l’expression d’une ” création pure de l’esprit ”, comme le dit Reverdy, si ce n’est qu’elles ont été une première fois matérialisées par les mots et une seconde fois, par l’image. Par leur mode de production, elles satisfont également aux idées, et, cela va de soi, aux critères esthétiques de la création surréaliste. Pour le surréalisme, ” l’image la plus forte est celle qui présente le degré d’arbitraire le plus élevé : celle qu’on met le plus longtemps à traduire en langage pratique, ” Par conséquent, il serait maladroit et vain de vouloir décrire le contenu des photo-collages de Dedinac, car leur fonction n’est ni narrative ni illustrative. Ils ne se rapportent à aucune partie précise du poème, ni même à un groupe de vers, et pourraient encore moins être reconnus dans quelque idée concrète exprimée dans cet ouvrage. Ils sont là pour apporter, parallèlement au texte poétique, et même indépendamment de lui, une perception de l’étrange, mais aussi pour confirmer l’idée surréaliste de beauté convulsive. Une de ces images, par la juxtaposition osée de deux réalités éloignées, nous révèle les constellations inconnues d’un univers dans lequel une main de femme, comme autrefois la main d’Adam sur la fresque de Michel-Ange, se tend impuissante à travers l’espace, à la recherche du contact qui lui insufflera la vie...